Carmen
Eh! compère, qu'est-ce que tu fais là?...
José
Je fais une chaîne du fil de laiton,
une chaîne pour attacher mon épinglette.
(Carmen riant)
Ton épinglette, vraiment! Ton épinglette...
épinglier de mon âme...
Elle arrache de son corsage la fleur de cassie
et la lance à don José. Il se lève brusquement.
La fleur de cassie est tombée à ses pieds.
Eclat de rire général;
la cloche de la manufacture sonne une deuxième fois.
Sortie des ouvrières et des jeunes gens sur la reprise de:
Cigarières (SA)
(riant entre elles)
L'amour est enfant de Bohême,
il n'a jamais, jamais connu de loi,
si tu ne m'aimes pas, je t'aime,
si je t'aime, prends garde à toi!
Carmen sort la première en courant
et elle entre dans la manufacture.
Les jeunes gens sortent à droite et à gauche.
Le lieutenant qui, pendant cette scène,
bavardait avec deux ou trois ouvrières,
les quitte et rentre dans le poste
après que les soldats y sont rentrés.
Don José reste seul.
José
Qu'est-ce que cela veut dire, ces façons-là?..
Quelle effronterie!..
en souriant
Tout ça parce que je ne faisais pas attention à elle!..
Alors, suivant l'usage des femmes
et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle
et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue...
Il regarde la fleur de cassie qui est par terre à ses pieds.
Il la ramasse. Avec quelle adresse elle me l'a lancée,
cette fleur... là, juste entre les deux yeux...
ça m'a fait l'effet d'une balle qui m'arrivait...
il respire le parfum de la fleur,
Comme c'est fort!.. certainement s'il y a des sorcières,
cette fille-là en est une.
Micaëla
Monsieur le brigadier?
José
(cachant précipitamment la fleur de cassie)
Quoi?.. Qu'est-ce que c'est?.. Micaëla!.. c'est toi...
Micaëla
C'est moi!
José
Et tu viens de là-bas?..
Micaëla
Et je viens de là-bas... c'est votre mère qui m'envoie...
José
Ma mère...
José
(ému)
Parle-moi de ma mère!
Parle-moi de ma mère!
Micaëla
(simplement)
J'apporte de sa part, fidèle messagère,
cette lettre...
José
(joyeux, regardant la lettre)
Une lettre!
Micaëla
Et puis un peu d'argent,
Elle lui remet une petite bourse.
pour ajouter à votre traitement.
Et puis...
José
Et puis?...
Micaëla
Et puis... vraiment je n'ose...
Et puis... encore une autre chose
qui vaut mieux que l'argent! et qui, pour un bon fils
aura sans doute plus de prix.
José
Cette autre chose, quelle est-elle?
Parle donc...
Micaëla
Oui, je parlerai.
Ce que l'on m'a donné, je vous le donnerai.
Votre mère avec moi sortait de la chapelle,
et c'est alors qu'en m'embrassant:
Tu vas, m'a-t-elle dit, t'en aller à la ville;
la route n'est pas longue; une fois à Séville,
tu chercheras mon fils, mon José, mon enfant!
Tu chercheras mon fils, mon José, mon enfant!
Et tu lui diras que sa mère
songe nuit et jour à l'absent,
qu'elle regrette et qu'elle espère,
qu'elle pardonne et qu'elle attend.
Tout cela, n'est-ce pas, mignonne,
de ma part tu le lui diras;
et ce baiser que je te donne,
de ma part tu le lui rendras.
José
(très ému)
Un baiser de ma mère!
Micaëla
Un baiser pour son fils!...
José
Un baiser de ma mère!
Micaëla
Un baiser pour son fils!...
José, je vous le rends comme je l'ai promis!
Micaëla se hausse un peu sur la pointe des pieds
et donne à José un baiser bien franc, bien maternel.
Don José très-ému la laisse faire.
Il la regarde bien dans les yeux. Un moment de silence.
José
(continuant de regarder Micaëla)
Ma mère, je la vois!.. oui, je revois mon village!
O souvenirs d'autrefois! doux souvenirs du pays!
/ Doux souvenirs du pays! O souvenirs chéris!
| O souvenirs! O souvenirs chéris,
| vous remplissez mon coeur de force et de courage!
| O souvenirs chéris! Ma mère, je la vois,
| je revois mon village!
| Micaëla
| Sa mère, il la revoit! Il revoit son village!
| O souvenirs d'autrefois! Souvenirs du pays!
| Vous remplissez son coeur de force et de courage!
| O souvenirs chéris! Sa mère, il la revoit,
\ il revoit son village!
José
(les yeux fixés sur la manufacture)
(à lui-même)
Qui sait de quel démon j'allais être la proie!
(recueilli)
Même de loin, ma mère me défend,
et ce baiser qu'elle m'envoie,
(avec élan)
ce baiser qu'elle m'envoie,
écarte le péril et sauve son enfant!
Micaëla
(vivement)
Quel démon? quel péril? je ne comprends pas bien...
Que veut dire cela?
José
Rien! rien!
Parlons de toi, la messagère;
Tu vas retourner au pays?
Micaëla
Oui, ce soir même... demain je verrai votre mère.
José
(vivement)
Tu la verras! Eh bien! tu lui diras:
que son fils l'aime et la vénère
et qu'il se repent aujourd'hui.
Il veut que là-bas sa mère
soit contente de lui!
Tout cela, n'est-ce pas, mignonne,
de ma part, tu le lui diras!
Et ce baiser que je te donne,
de ma part, tu le lui rendras!
Il l'embrasse.
Micaëla
(simplement)
Oui, je vous le promets... de la part de son fils,
José, je le rendrai, comme je l'ai promis.
José
Ma mère, je la vois!.. oui, je revois mon village!
O souvenirs d'autrefois! doux souvenirs du pays!
/ Doux souvenirs du pays! O souvenirs chéris!
| O souvenirs! O souvenirs chéris,
| vous remplissez mon coeur de force et de courage!
| O souvenirs chéris! Ma mère, je la vois,
| je revois mon village!
| Je te revois, ô mon village!
| Doux souvenirs, souvenirs du pays!
| Vous remplissez mon coeur de courage,
| ô souvenirs, ô souvenirs chéris!
| Micaëla
| Sa mère, il la revoit! Il revoit son village!
| O souvenirs d'autrefois! souvenirs du pays!
| Vous remplissez son coeur de force et de courage!
| O souvenirs chéris! Sa mère, il la revoit,
| il revoit son village!
| Il te revoit, ô mon village!
| Doux souvenirs, souvenirs du pays!
| Vous remplissez son coeur de courage,
\ ô souvenirs, ô souvenirs chéris!
José
Je revois mon village!
Micaëla
O souvenirs chéris! Il revoit son village!
José
O souvenirs chéris!
/ Vous me rendez tout mon courage,
| ô souvenirs du pays!
| Micaëla
| Vous lui rendez tout son courage,
\ ô souvenirs du pays!
José
Attends un peu maintenant... je vais lire sa lettre...
Micaëla
J'attendrai, monsieur le brigadier, j'attendrai...
José
(embrassant la lettre avant de commencer à lire)
Ah!
(lisant)
"Continue à te bien conduire, mon enfant!
L'on t'a promis de te faire maréchal-des-logis.
Peut-être alors pourrais-tu quitter le service,
te faire donner une petite place et revenir près de moi.
Je commence à me faire bien vieille.
Tu rievendrais près de moi et tu te marierais,
nous n'aurions pas, je pense, grand'peine à te trouver une femme,
et je sais bien, quant à moi, celle que je te conseillerais de choisir:
c'est tout justement celle qui te porte ma lettre...
Il n'y en a pas de plus sage ni de plus gentille...''
Micaëla
(l'interrompant)
Il vaut mieux que je ne sois pas là!..
José
Pourquoi donc?..
Micaëla
(troublée)
Je viens de me rappeler que votre mère
m'a chargée de quelques petits achats:
je vais m'en occuper tout de suite.
José
Attends un peu, j'ai fini...
Micaëla
Vous finirez quand je ne serai plus là...
José
Mais la réponse?..
Micaëla
Je viendrai la prendre avant mon départ
et je le porterai à votre mère... Adieu.
José
Micaëla!
Micaëla
Non, non... je reviendrai, j'aime mieux cela,
je reviendrai, je reviendrai...
Elle sort.